Ne l’appelez plus jamais « audience » (bis)

Depuis deux jours, la moitié des gens qui viennent ici y arrivent depuis le blog »Citizen Journalists of India« . Le journaliste Dinesh Singh Rawat y a pondu un long long article, en anglais, mais bourré de liens vers plein d’expériences à travers le monde d’un « autre » journalisme, dont un vers mon billet « Ne l’appellez plus jamais Audience« , écrit en juillet 2006. Il se basait lui-même sur le texte « The people formerly known as the audience« , du professeur Jay Rosen (NewAssignment, Beatblogging, etc.), ou pourquoi les médias « traditionnels » devraient oser s’aventurer sur le terrain de jeu des internautes.

The “former audience” is Dan Gillmor’s term for us. (He’s one of our discoverers and champions.) It refers to the owners and operators of tools that were one exclusively used by media people to capture and hold their attention.
Jeff Jarvis, a former media executive, has written a law about us. “Give the people control of media, they will use it. The corollary: Don’t give the people control of media, and you will lose. Whenever citizens can exercise control, they will.”

Sur le web, faire des erreurs leur sera enfin permis. A condition de savoir écouter ce que vos « clients » vous disent et d’être capable de se mettre à leur hauteur. (les plus hauts n’étant pas forcément ceux qu’on croit).

Tous les medias « installés » qui ont tenté de s’aventurer sur le web ont connu des échecs, mais tous ont aussi appris énormément et ont finalement réussi à trouver une/des niches dont ils peuvent tirer une certaine satisfaction en terme d’audience. C’est timide, mais ça commence à venir. Le gros avantage qu’ils ont jusqu’ici sur les medias « natifs » du web, c’est qu’ils disposent d’un background technique important ET de ressources humaines conséquentes (sur le web, c’est soit l’un, soit l’autre)

Mais c’est en train de changer

Même si le référant pour l’instant reste « le nombre de visites/pages vues » (sur le modèle audimètrique des « vieux medias »), la qualité des échanges horizontaux (n’y voyez aucune allusion sexuwelle) deviendra très vite le critère de rentabilité d’une émission. Parce qu’en créant des discussions, en y participant et en alimentant ses réflexions au regard de ce que « leurs » audiences leur feront remonter comme « infos », vos journalistes feront du meilleur boulot, s’adresseront globalement à plus de monde, et vous, vous gagnerez plus d’argent.

Le web est un océan d’échanges horizontaux (ok, c’est une vraie partouze, il y a de tout, du meilleur comme du pire) mais tous les jours des millions d’humains s’échangent gratuitement des « infos », de tous ordres, des plus personnelles au plus communes, sur la pluie et le beau temps, mais aussi sur l’Irak et la plongée au tuba synchronisée (?!) Bref, des « infos » qui n’ont pas de prix. Alors pourquoi les vôtres devraient-elle en avoir un si elles ne nous « parlent » pas ? Si vous ne vous intéressez pas à nous, comment voulez-vous qu’on s’intéresse à vous ? Nous, on fait notre shopping à la carte (et sans salade mais avec cornichon, c’est moi le client !). Votre menu du jour lui est techniquement nickel, mais il est généraliste et grand public, il ne nous correspond pas.

De plus en plus de professionnels de l’info spécialisés dans un domaine en particulier ont compris qu’ils pouvaient grâce au web parler des sujets qui les passionnent en enrichissant leurs contenus « pros » grâce aux différents formats diffusables sur la toile. Tantôt du texte, tantôt de la vidéo, une petite animation, une Google Maps, un son … Vous, médias traditionnels, n’êtes généralement toujours présents que sur un seul support, linéaire et impersonnel. Nous, nous voulons regarder la télé et écouter la radio et lire un article et jouer et communiquer, sur plusieurs supports en même temps. Techniquement, nous sommes très forts à ce jeu-là, et jamais nous ne vous rendront la possibilité de choisir à notre place ce que nous consommons comme infos, où, quand et comment.

Alors n’attendez pas que tous ces passionnés de l’info aient déserté vos couloirs, car ils iront former sur le web des jeunes loups transmediagéniques qui n’hésiteront pas à vous tailler des croupières dans des pans entiers de « votre » audience. Et vous devrez payer cher pour qu’elles reviennent un jour dans votre giron ….

Un commentaire sur “Ne l’appelez plus jamais « audience » (bis)

  1. Reçu 5 sur 5, Damien. J’aime beaucoup ce billet. Rien à y redire. Une question: à ton avis, suffit-il d’attendre que la « génération numérique » s’empare des manettes ou faut-il s’en aller « Ã©vangéliser » la précédente sur ses terres pour accélérer le mouvement? Moi, quasi-papy (non, allez, j’ai encore un peu le temps mais bon, dix-quinze ans, pas plus, avant les invalides…), j’aimerais bien vivre la suite et je penche donc plutôt pour la seconde branche de l’alternative. M’offrirais bien une petite carte blanche dans un media papier bien traditionnel, un de ces jours… Pas toi? Tu devrais, je trouve.
    🙂

  2. je ne suis pas sûr qu’un « media papier traditionnel » m’ouvrirait grand ses portes pour que je lui mette son nez dans son caca 🙂

    Perso, je préfère agir en sous-marin et tendre des perches . On ne pourra pas les forcer à évoluer mais on peut les aider à comprendre comment « fonctionnent » les relations horizontales. Ceux qui resteront campés sur leurs acquis s’en mordront les doigts … tant pis pour eux, ils étaient prévenus. Je crois que l’évangélisation aura bien plus de poid si elle est tournée vers les entreprises, notamment les PME. Si les sociétés changent leur manière de communiquer, elles se rendront compte que les medias traditionnels ne sont plus ceux à qui ils faut adresser leurs messages … un intermédiaire en moins et de la transparence en plus … le choix sera facile. On en parle un de ces 4 autour d’une chopine ?

  3. Une remarque en forme de questions, Damien :

    Ce qu’un bloggeur pense de l’Irak, ça donne éventuellement beaucoup d’infos sur le bloggeur mais qui peut prétendre en savoir plus via ce biais sur les motivations réelles de la politique étrangère américaine ?

    Je veux dire par là que l’on peut jaser des millions d’heures, l’info qui compte, il n’y en a qu’une et elle est quelque part à Washington dans les dossiers classifiés. Nous avons nos millions d’avis, nos millions d’heures de conversation mais le seul truc réellement important, réellement pertinent quand on s’intéresse à l’Irak, c’est un dossier ou un ordre de mission et il faut sans doute moins d’une heure pour le lire.

    Bref, n’as-tu pas l’impression qu’en appelant au bouleversement de la hiérarchie d’importance des informations, tu n’ouvre en fait pas la porte à un déluge de carabistouilles ?

  4. @Serge: si, bien sûr. Sauf quand le bloggeur s’appelle Salam Pax et bloggue en direct depuis Bagdad. C’est désormais le rôle du journaliste d’aller chercher ces blogs qui « vivent » des événements, d’entrer en contac avec leurs auteurs, de participer aux discussions qui y naissent et de s’en faire l’écho dans son média (traditionnel). C’est en ce sens que j’appelle au bouleversement. Aucun journaliste actuellement (sauf un stagiaire de temps en temps) ne prend la peine de surfer à la recherche des ces blogs, de grater pour découvrir et relayer ce que pense la blogosphère (certains blogs, ceux qu’il monitore et auxquels il accorde son crédit) à propos de telle ou telle situation. Ils se privent et privent leurs audeinces de points de vue « fraits » et pertinents. A laplace, ils préfèrent toujours, comme d’hab’ parce que c’est plus simple, demander les réactions des sempiternels profs d’unif (qui n’ont jamais rien vécu sur le terrain) ou de tels ou tels « spécialistes ». C’est pauvre et souvent beaucoup trop manichéen pour refléter la réalité.

    Le flot de carabistouilles va être de plus en plus grand, c’est pour ça que nous aurons plus que jamais besoin de journalistes capables de faire le tri, de remettre en contexte et d’aller plus loin que les communiqués de presse. Pour ça, ils ont besoin d’outils et de comprendre comment s’en servir. Mais il ne faut pas trainer, parce que sinon d’autres qu’eux, qui n’ont pas de carte de presse et s’en fichent d’en avoir une, le feront mieux qu’eux

  5. @Damien :
    Je ne suis pas d’accord avec ta vision du métier. Le rôle du journaliste n’est pas d’aller chercher une info sur les blogs, ce qui reviendrait en fait à pratiquer une version fashion du micro-trottoir et remplacer le sempiternel sociologue de série B des papiers des années 90 par un expert de pacotille plus moderne.
    Le rôle du journaliste, c’est de trouver l’info là où elle se trouve. La bousculer à des démentis, la jauger, synthétiser le tout et offrir à son public (traduction exacte du « audience » américain) le résumé le plus pertinent de ses recherches. « Faire le tri », comme tu dis, méthode de travail qui n’est pas réservée au net mais est la base fondamentale du métier, avant même la rédaction de notes de frais.
    On retrouve dans ton discours bloggeur les mêmes délires communautaires et révolutionnaires déjà entendus au sein des radios libres, de la house music, des labels indépendants et de la presse gratuite des années 90. « Nous contre l’establishment, nous allons tout changer, travailler plus sainement, de façon éthique ». C’est faux. Certains vont devenir des putes, d’autres des pirates, tout le reste va disparaître et la grande majorité des gens n’en auront toujours absolument rien à foutre.
    Le net est une source d’infos parmi d’autres, à classer loin derrière l’enquête de terrain dans le hit-parade de fiabilité journalistique. Tes visions d’avenir radieux semblent trop oublier toute cette merde débile et paranoïaque autour du 11 septembre, les dossiers de presse se répétant de blogs en sites sur 10 pages quand tu tapes le nom d’un artiste sur Google, ces andouilles de bloggeurs parachutés journalistes posant des questions cons chez Karl Zéro…

  6. @Serge: ce n’est que mon point de vue et je ne force personne à partager mon enthousiasme. Mais merci à toi de m’avoir prévenu des risques et d’essayer préventivement de me rendre la « descente » moins pire. Tu es un peu mon alka-zeltser, ma cuillère d’huile pour tapisser l’estomac avant d’aller afoner des pintes 🙂 J’y vais la fleur au bout du fusil, et si je me fais bouffer, tant pis. Qui sait, en se basant sur tes prédictions vis-à-vis des radios libres, j’ai même peut-être une chance de moi-même devenir le méchant ?! Ce que j’aurai écrit en tout cas, restera, et libre à toi de m’envoyer ces lignes dans la tronche dans 15 ans 🙂

  7. As-tu déjà parcouru les commentaires des lecteurs du site du Soir? Si c’est pour se retrouver avec un tel paquet d’immondices accroché à chaque média, où est l’intérêt de tes fameux échanges horizontaux?

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