Crise des médias ? Crise du journalisme !

Emmanuelle Anizon signe pour le magazine Télérama un excellent billet consacré au travail des journalistes au sein du groupe NextRadioTV (RMC,BFM TV, O1net) De quoi refroidir les ardeurs des plus acharnés partisans d’un journalisme cross-media assumé, épanouissant et jubilatoire (suivez mon regard) …

Si je confesse volontiers un brin de naïveté en pensant que les éditeurs sont en général intellectuellement honnêtes lorsqu’ils prétendent informer, force est de constater que certains capitaines ne perçoivent l’avènement du multimedia qu’en fonction de la voilure dont ils pourront réduire la taille et du nombre de tuyaux qu’ils pourront remplir de messages à caractère tôt ou tard publicitaires.

Je rejoins donc tout à fait l’analyse de Pierre France lorsqu’il explique que « le drame avec le multimédia est qu’il rentre dans les rédactions par la mauvaise porte« . Craignant qu’on leur demande de jouer les Remy Bricka pour pas un balle de plus, certains confrères se braquent et refusent par principe, par exemple, de toucher à une caméra ou un appareil photo.

Et c’est bien là, à mon sens, que réside toute l’ambiguité de « la crise » que nous traversons. Ce n’est ni celle du papier, que Sarko voudrait sauver à coup de millions en perfusions inutiles, ni celle des médias qui, tout bousculés qu’ils sont par l’arrivée du numérique auront toujours une pertinence économique, mais bien celle de la pratique du journalisme comme nous l’entendons jusqu’à présent…

« Résister à l’arrivée de ces technologies multimédias est une erreur dramatique de positionnement« , explique encore Pierre France.

« En tant que journalistes, nous avons tout intérêt à nous saisir de ces technologies, à les dominer pour qu’elles deviennent des outils de diffusion de nos informations et à définir ensemble quelles sont les bonnes conditions d’emploi de ces technologies dans le cadre d’une rédaction responsable et efficace. »(…)

« Il est donc urgent, pour le journalisme, que tous les collègues dans toutes les rédactions se prennent par la main, devancent les plans de leurs directions, annoncés ou en gestation, et s’approprient toutes les formes actuelles de captation et de diffusion de l’information : vidéo numérique, écriture web, délais élastiques… Tous ces concepts ne sont plus des options, ils font partie intégrante de notre métier, quelque soit notre média. »

0 réponse sur “Crise des médias ? Crise du journalisme !”

  1. La résistance aux techno ne date pas d’hier dans nos rédactions. Comme bcq d’entre vous, j’y ai assisté avec Quark and Co, avec tous les systèmes rédactionnels auxquels les journalistes ne voulaient pas toucher. C’est dans la nature humaine de résister aux changements, au fond. En tout cas… dans un premier temps.
    On se focalise beaucoup sur l’aspect que j’appelle « gadget » dans nos rédactions : le multimédia, la convergence. Passages obligés, ils ne sont ni l’un ni l’autre des solutions à la crise que traverse la presse. Ni le format, ni l’outil ne permettent de trouver le bon sujet ou le bon angle. Ils aident, mais ne remplace en rien le travail de réflexion du journaliste sur le sujet et sur l’angle. Ils ne créent pas non plus du « meilleur » journalisme.
    Car au fond, c’est de cela dont il s’agit. Ne nous voilons pas la face. Et, si les manques de moyens sont parfois rééls, ils sont bien trop souvent une excuse à un journalisme médiocre… et pour qui personne ne veut payer.
    L’info se vend de plus en plus mal, autant aux lecteurs qu’aux annonceurs. La crise économique accentue cette tendance de fond. Les journalistes ne peuvent pas rester assis là en se disant c’est la faute à la techno, aux manques de moyens, aux patrons et à je ne sais qui ou quoi encore. Ils refusent souvent de parler de marketing éditorial, de s’intéresser aux besoins des lecteurs… Que devient un business où ceux qui fabriquent le produit se moquent de ceux qui le consomment ? Avant de parler convergence, blogs, vidéo caméras, internet… parlons valeur de l’information. C’est de quoi nous parlons et comment nous en parlons qui est à revoir. C’est ce que nous dit le public qui achète de moins en moins.

  2. Tu as raison de le souligner, Jeff. Bien souvent, les journalistes travaillent plus pour leur hiérarchie que pour leurs audiences (« ne l’appelez plus jamais audience », a pourtant dit un jour Jay Rosen)

    D’une manière générale, les journalistes généralistes sont sans doute les plus maléables, taillables et corvéables à merci. Un passage sans doute obligé pour se faire ses armes et découvrir ses sujets de prédilection. Mais un des rôles des aînés n’est-il pas justement d’aider ces jeunes mustangs à trouver leur voie ? Ici, j’ai souvent plus l’impression d’un affrontement sourd entre une veille garde qui préféra mourir que de se rendre à l’évidence … Avec certaines exceptions, bien heureusement 🙂

  3. Je rebondis sur ce que dit Jeff Mignon… Il y a encore dans les rédactions cette idée que « la technique, c’est pas notre boulot ». Ainsi lorsque les journalistes ont dû saisir leurs papiers dans des ordinateurs, ils se sont retrouvés à faire le travail des copistes… et ça n’a pas été simple. Aujourd’hui, n’importe quel journaliste saisit son texte dans un ordinateur (j’en connais un qui arbore fièrement une machine à écrire sur son bureau pour bien montrer que sa résistance a été poussée au bout) et le débat sur « la partie technique du métier » aujourd’hui se situe au niveau de la mise en page (un boulot qui est réalisé encore partiellement par les maquettistes mais de plus en plus par les journalistes)…

    Alors allez parler à ces gens là de caméra, de micro, d’édition de fichiers sons ou vidéos, etc. Galère ! Et pourtant il faut que les collègues s’en saisissent… C’est vrai que les charges techniques prennent du temps, donc du temps sur la réflexion, la vérification, et tout le travail journalistique… mais il ne peut exister aujourd’hui de journalisme sans maîtrise des outils de publication.

  4. merci Pierre pour ces précisions ! Paradoxalement, je suis de plus en plus confronté à un autre schisme … celui des jeunes braqués vs vieux enthousiastes. Quelques « jeunes » journalistes (genre 35 ans) réagissent très négativement au multimédia … Est-ce parce qu’ils ont grimpé les marches 4 à 4 et réussi à être à l’antenne qu’ils craignent pour leurs prérogatives ? Je constate en tout cas qu’il n’y a pas pire réfractaires que ces jeunes loups élévés à l’école du commandement top-down.

    Inversément, je me réjouis grandement de voir des « papy » me demander comment publier,commenter,récupérer des flux rss ou utiliser un laptop en situation mojo. C’est dans ces cas-là que je prends vraiment mon pied (car inutile de dire que j’en profite pour moi-même apprendre énormément de choses au contact de ces vieux briscards de l’info)

    C’est en tout cas bigrement passionnant d’être acteur des ces changements …

  5. Hello Franck,
    Beaucoup ? non … heureusement d’ailleurs, sinon ça serait assez désespérant 🙂
    D’une manière générale, en interne, j’en cotoie même bien moins que ce que je pensais. (Le pire, c’est parmi les étudiants que je rencontre et les néo-diplomés. Ils sont perclus de certitudes académiques, à 1.000 lieues des réalités du terrain)

    Ceci étant dit, c’est clair aussi que j’ai été assez surpris de voir l’énorme méfiance, parfois de principe, dont des gars réputés pour ne pas gober les premiers « on dit » pouvaient faire preuve face à un support et à une dynamique de transparence qui pourraient pourtant tellement enrichir leur pratique professionnelle, à condition d’en accepter les risques.

    Heureusement, rien n’est jamais fixé une fois pour toute et dans l’ensemble je crois que bien des gaps importants ont été franchis ces derniers mois, sans (trop de) heurts ni cris, que du contraire !

    Plus les journalistes s’approprieront les outils et s’impliqueront dans les nouveaux processus rédactionnels, plus nous aurons de chances que les audiences désormais morcelées nous accordent encore leur confiance.

    Au plaisir d’un kawa un de ces 4 🙂

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