L’Information ne nous appartient pas, alors partageons-la !

{Billet publié initialement dans la revue « Journalistes », édité par l’Association des Journalistes Professionnels de Belgique, qui consacre sa dernière édition à la thématique : « Des amateurs sur le terrain de l’information. Danger ?« }

L’épisode I Have News nous interroge sur la manière d’exploiter le potentiel de co-création de valeur ajoutée que le web et les réseaux sociaux laissent entrevoir dans nos processus journalistiques. Ne comptez pas sur moi pour jouer ici les donneurs de leçons, je n’en n’ai ni les moyens ni l’ambition, mais, puisque l’on m’y invite, à partager avec vous quelques réflexions sur ces liens qui nous unissent à ceux que l’on avait coutume d’appeler « Audience »

C’est un fait, les commentaires des internautes à propos de nos productions nous laissent parfois un goût amer, souvent de trop peu, qui de prime abord ne nous incitent pas à ouvrir plus grand les vannes de l’interactivité. C’est à la fois parfaitement compréhensible et en même temps bigrement frustrant.

Pourquoi diable irions-nous en effet sciemment mettre en danger l’intégrité de notre hiérarchie de l’information en acceptant que des amateurs y participent ?

Peut-être parce que l’ADN même de l’information est en train de changer. Parce que c’est la notion même de « hiérarchie », par essence verticale, qui se désintègre progressivement au contact des «conversations entre êtres humains connectés, des conversations qui étaient tout simplement impossibles à l’ère des médias de masse».

Le web, le mobile et la télévision interactive « délivrent » l’info en y intégrant une évidence fondamentale issue de ces conversations: si elle a bel et bien un coût, l’information n’appartient toutefois à personne. Pas plus à Murdoch qu’à Google. Pas moins à Copiepresse qu’à Tartenpion. Seul compte l’usage que l’on en fait et le sens que l’on y apporte dans un contexte particulier.

Que faire alors ? Eriger des murs pour tenter de retrouver l’illusion rassurante du contrôle que les cycles de bouclage de nos éditions nous apportaient ou bien « lâcher prise avec dignité« , comme le suggère Eric Scherer, directeur Stratégique à l’AFP , et construire ces espaces propices à la co-création de valeur ajoutée grâce aux leviers d’une interactivité éventuellement débarrassée des sms surtaxés ?

Cette stratégie, car c’en est une, ne signifierait nullement renoncer aux valeurs qui ont patiemment participé à la construction de la crédibilité de nos médias mais, au contraire, la renforcerait en intégrant la diffusion de l’information comme une étape certes importante, mais non plus comme une fin en soi.

Conjuguer la force de l’analyse, de la prise de recul et de la contextualisation avec la puissance des hyperliens, des algorithmes de recherche et des conversations entre individus de bonne volonté m’apparaît comme le chantier le plus excitant à mener actuellement au sein d’une rédaction. Celles qui réussiront à mettre en formes ces équations à multiples inconnues continueront à coup sûr à se rendre indispensables dans l’espace démocratique et économique. Les autres, tout aussi certainement, beaucoup moins.

(Credit photo: avec l’aimable autorisation de designeducation sur Flickr)

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Aucun commentaire

  1. si elle a bel et bien un coût, l’information n’appartient toutefois à personne …

    ce qui a un coût, n’a pas forcément de valeur ! comme le relevait récemment @narvic !!!

    http://novovision.fr/?Les-editeurs-de-presse-dans-la

    Et quand on regarde un écosystème de journaux copier/coller à qui mieux mieux ce que son agence de presse fétiche déroule : on peut se poser la question de la valorisation de cette information.
    Ce qui en terme de référencement à encore moins de sens … mais c’est vrai j’oubliais que certains veulent vivre sur une ile déserte

    D’ailleurs, il serait rigolo d’afficher ce qui fait réellement les chiffres d’audiences de certains journaux … les filles dénudées doivent certainement bercer d’illusions de nombreuses directions sur la valorisation de leurs contenus 😉 Mais cela c’est sans doute une autre histoire …

    1. « Faut mettre des babes partout ! » +1 🙂
      Sans rire, tu as 100 fois raison. Je ne sais pas si de telles stats existent mais il serait clairement intéressant de voir quelle proportion du trafic est réalisée sur ces pages hot

  2. Tu soulèves plein de points là, je risque d’etre une chouille long et embrouillé. Du coup, en fonction de la tournure prise par ce commentaire, je le publierais éventuellement chez moi aussi :o)

    D’accord avec toi, bien sûr : l’information n’appartient à personne. Et oui, il faut la partager.

    Mais partager n’est pas jouer.

    1. les médias classiques partagent eux aussi de l’information pertinente
    La notion de partage de l’information n’est pas neuve. On la retrouve d’ailleurs largement dans la presse magazine. Souvent ils sont créés par de simples passionnés qui, ayant acquis une certaine reconnaissance de leurs pairs à force de pertinence, sont au centre des flux d’informations qui concernent le groupe. Ils créent alors des magazines – et continuent de le faire.
    Partager ces informations – sur le papier il y a dix ans ou sur le web aujourd’hui – n’est pas neuf, et surtout absolument pas réservé au web.

    2. Ce qu’on paie dans un journal, ce n’est pas l’information, c’est tout ce qui est autour
    Et c’est une chose que les patrons de presse n’ont jamais dit clairement. Ils râlent toujours en disant que l’information a un coût, que la gratuité est honteuse, etc. Faux, archi-faux. Ce n’est pas l’info qui est payante, ce sont le papier (ou le réseau), la fabrication, les transports, les lieux de ventes… Bref, tout ce qu’on ajoute autour de l’information pour la rendre consommable.

    3. Le web est devenu le lieu de diffusion de l’information.
    Et c’est assez simple : l’émetteur ne sous-traite pas son canal de communication. Il va directement toucher le récepteur. Avec plus ou moins de réussite, et surtout avec l’évidence d’envoyer ce qui lui plaît, mais le principe est là. Au récepteur de savoir trier.

    4. La confiance est par définition subjective
    Il y a quelques années, en fac, on nous apprenait à faire le tri dans l’information proposée par les médias. On nous disait « Ayez un oeil critique sur ce que vous lisez dans les journaux. Celui-ci est plutôt de gauche, celui-là plutôt de droite ». C’était sans doute un peu binaire, mais on nous apprenait à suspecter l’information. Et le fait est que souvent, quand on connaît un sujet, on est déçu par l’article. Il est peut être pertinent, mais ce n’est pas pour ça qu’on s’y reconnaît. Ce qui fait une grande différence avec ce que nous poussent nos contacts sur les réseaux sociaux.
    Car pour le coup, on n’y cherche pas forcément la pertinence, mais plutôt la correspondance, presque au sens littéral. On suit telle ou telle personne notamment parce qu’elle nous correspond, et partant de là parce qu’on peut effectivement correspondre. On se sent en phase avec elle, on prend plaisir à échanger. Ce qui explique d’ailleurs souvent que les billets les plus commentés sur un blog à la ligne éditoriale définie sont ceux qui parlent d’un vécu, voir d’une situation personnelle.
    A l’inverse, comment se sentir en phase avec une rédaction ? Avec ce qui est un discours banalisé par les processus de validation ? Contraint par l’espace, la périodicité, le prix ?

    Bref, tout ça pour dire que l’information n’appartient à personne, que les patrons se trompent quand ils disent que l’info a un coût, et que nous, complètement tarés du web (si si :p) devons aussi avoir un peu de recul :o)

    1. J’aime beaucoup ta réflexion Cédric ! Les réalités du terrain auxquelles les rédactions sont confrontées sont pour beaucoup dans la méfiance que les journalistes ont pour l’outil et surtout pour le « mentalité » que le web apporte aux processus de création et de diffusion des contenus. Perso, je suis convaincu que les changements vont se faire par essais et par erreur … à condition qu’une telle dynamique soit encouragée et entretenue. Rien ne s’est fait en un jour… 1 siècle a été nécessaire à s’habituer à l’imprimerie, nous mettrons sans doute au moins 50 ans à apprivoiser le web 🙂

  3. Brillantes réflexions…

    Je reconnais l’art du contre-pied cognitif de Cédric qui a le mérite de repositionner le débat sur le plus important en effet.

    Si, l’information a un coût de production. L’information à sa source vérifiée, comparée, hiérarchisée.
    Parce que ces processus prennent du temps et que le temps, comme chacun le sait, c’est de l’argent.
    Il y a des blogueurs exceptionnels qui – de Maitre Eolas à Jules de Diner’s Room en passant par Hugues Serraf- sont capables de faire tout cela, en plus de leur « vrai » métier.

    Mais ces prouesses relèvent de l’exception, de l’insomnie et que sais-je encore…

    Pour la masse des autres personnes « normales », le travail d’information de qualité est un métier en soi qui requiert un salaire, sauf à disposer soi-même d’un héritage qui nous dispense de toute activité lucrative. Vous conviendrez avec moi que ce cas de figure est assez rare.

    Donc oui, la production d’information, indépendamment de son mode de diffusion (papier ou web) n’est pas gratuite.

    Mais là où je rejoins Cédric, c’est que ce n’est pas là que se crée la valeur principale pour l’utilisateur. Ce n’est pas ce pour quoi il est prêt à sortir sa bourse, en particulier depuis que l’information pure est devenue gratuite via Internet. La question est donc qu’est-ce qui motive donc l’achat d’un journal web ou papier aujourd’hui ?

    Cédric tu y réponds bien par le mot « communication ». C’est le lien social, la relation aux autres au sens premier du terme. Il s’agit d’être connecté, de partager, d’échanger, de montrer (rôle de marqueur social du libé sous le bras). C’est la relation contre le contenu ou la communication contre l’information. Et Damien a raison de prêcher pour cette tendance, sinon nouvelle, en tout cas exacerbée par les technologies actuelles.

    J’aurais néanmoins un bémol à émettre sur le fond par rapport à cela.

    La communication n’est pas une fin en soi. Plus on la renforce au détriment de l’information, plus la Communication au sens large du terme s’appauvrit. Et c’est une tendance que l’on peut déplorer aujourd’hui du moins pour le grand public.

    Quand l’information se réduit au lien, on tombe dans l’émotionnel pur, la polémique à tout crin, la discussion de comptoir. Tout ce qui rapproche les hommes mais n’apporte aucun enrichissement cognitif. La machine tourne à vide. Les rouages de la pensée ne sont alimentés par aucun carburant et le résultat est désastreux. En témoignent les commentaires souvent déplorables relevés dans le débat sur l’identité culturelle.

    Il arrive alors un moment où le lecteur-citoyen tel l’enfant capricieux arrivé à maturité nous reprochera de lui avoir trop servi la soupe – ou les bonbons Haribo pour reprendre la métaphore. Il se tournera alors vers ceux qui auront le moins cédé à la facilité tout en faisant un effort de vulgarisation. Si tu manges ta viande je te donnes ton yaourt aux fraises.

    Tiens voilà un article sur les Miss France mais jette aussi un oeil au passage sur cette info s’agisssant du business de la télé qui va enrichir ta compréhension méta-linguistique du média télé lui-même.

    Qui sommes nous pour décider de ce qui est bon ou utile pour les autres ? Ni plus ni moins que les héritiers des Lumières pour qui l’information devait servir de terreau à l’épanouissement d’un nouveau concept : la démocratie éclairée. Si l’on perd cela de vue, on perd un peu de ce qui fait la déontologie de notre métier. Divertir certes, rendre service assurément. Mais aussi former des citoyens acceptables. Qui iront voter pour nos représentants.

    Fin de cette envolée lyrique un peu hors sujet je le confesse… 😉

    Merci les gars de vos réflexions qui alimentent la mienne

    Cycéron

    1. Tu as tout à fait raison, les qualités de l’outil web ne doivent pas prendre le pas sur la finalité de la Communication, au sens large. Créer du sens, apporter une valeur ajoutée, superposer les couches d’info chaudes et froides pour réussir à fournir un « produit-presque-fini » pour lequel le consommateur (comment l’appeler autrement ?) se dira à un moment donné « P’tain, pour ce truc-là, je suis prêt à payer » … Tu parles d’un défi 🙂

      1. Ha, ha, ha

        Et oui Damien, mais tu oublies l’arme ultime : le FOKON-YAKA.
        Si avec ça on sauve pas la presse, le tiers-monde et l’environnement planétaire… c’est qu’il n’y a plus de justice !

        Ciao et bravo pour l’article 🙂

        Cycéron

  4. Ce changement dans la hiérarchie (de vertical à horizontal, ou presque) de l’information va de pair avec un besoin accru de réflexion, de recul de la part du « consommateur » d’informations. C’est sûr, on a le web, le papier, la télé, la radio comme sources d’info, et on va pencher pour l’un ou l’autre média selon les affinités que l’on a avec celui-ci, ou avec la personne qui nous donne l’info. Maintenant, le journalisme reste un métier. Les échanges d’infos à l’horizontale, c’est plutôt des conversations, des échanges d’idées -qui, espérons-le, aident à former l’esprit critique des consommateurs. Les échanges verticaux, eux, permettent d’apprendre d’une source « supérieure », ce n’est pas tellement un partage réciproque comme à l’horizontal.

    Malheureusement, certains échanges horizontaux sont pris comme infos pures et vraies et surtout sans auteur(par des étudiants qui font de copier-coller sans rechercher plus loin le sujet par exemple), et le problème vient de ces consommateurs qui ne voient pas la différence entre information et réflexion. L’esprit critique est un exercice difficile. Les journalistes y sont entraînés, pas nécessairement les amateurs, surtout la génération née avec le web, pour qui ce qui est derrière l’écran est virtuel et égal. Pas de hiérarchie dans le savoir ou la connaissance, et donc pas non plus dans l’échange (le partage?) d’information.

    Les amateurs, sauf exceptions, se servent des informations données et recherchées par les journalistes, et se contentent de donner un point de vue sur cette information (voire juste de répéter l’info telle quelle). Tout le monde a un point de vue, tout le monde n’a pas un esprit critique aiguisé et tout le monde n’est pas journaliste.

    Le web contribue fortement à la croissance des échanges horizontaux qui sont plus des échanges sociaux que de la transmission d’information. Il ne faut pas confondre les deux. C’est déplorable, mais c’est une tendance que personne ne peut aujourd’hui nier.

    Le web, de par sa nature accessible à tous en quelques « clicks », rend l’information accessible à tous, tout le temps. Plus de hiérarchie, plus de papier en main signé d’un journaliste qui vous donne une information, et vous ne payez plus pour recevoir cette info . Le web réduit ses utilisateurs au même statut virtuel. L’information n’a pas la même valeur sur papier que sur écran. Y a rien à faire, la facilité appauvrit les échanges et les esprits. Suffit de regarder le plagiat dans les écoles, pas sûr que c’était aussi souvent le cas avant internet. mais c’est tellement facile de copier-coller l’information. « Ce n’est pas voler, on partage l’ information, c’est tout », diront certains…

    1. Quand je lis ceci : « Les amateurs, sauf exceptions, se servent des informations données et recherchées par les journalistes »

      Je me permet de sourire doucement … Les journalistes chercheurs d’information : il y en a c’est vrai … mais ils doivent composer 5 à 10% du métier.

      Il faut arrêter de brandir un mythe ou un étendard qui placerait ce métier au dessus de la mêlée.

      Une simple constatation pour la Belgique : d’où provient 99% du contenu publié sur les sites d’informations? De l’agence Belga :: soit en copié/collé instantané, soit légèrement remanié …

      Je ne veux pas ici défendre ou valoriser les « amateurs » : mais il faut arrêter de défendre une caste supérieure qui serait là pour réfléchir et dire aux autres ce qu’ils doivent penser. C’était vrai avec l’avènement des mass medias … et ces derniers jouent toujours ce rôle là.

      Quand on voit la dépendance des médias vis à vis du monde politique et la place qui est attribuée à ces derniers : on peut légitimement se poser beaucoup de questions sur l’indépendance des premiers.

      Pour les journalistes qui sont de vraies autorités dans leur domaine: ils sont lus, écoutés et perçus comme des professionnels crédibles. Mais c’est leur travail qui leur attribue ces lauriers, pas un papier ou une carte de membre d’un club aussi select soit-il.

      Et ceci est vrai aussi pour les amateurs : il n’y a pas spécialement de privilèges. On reste dans un modèle de méritocratie.

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