Contre l’obscurantisme, allumez des feux !

[jpshare]

L’exercice de haute voltige dure maintenant depuis 5 jours, au rythme des images à la télé, des vidéos regardées en loucedé sur Youtube, des commentaires des copains à l’école et des conversations que nous pensions n’avoir qu’entre adultes, sauf que non.

Bienvenue dans la vraie vie, mes petites filles …

Jamais je n’aurais imaginé devoir leur expliquer à leur âge (10, 8 et 5 ans) ce qu’était un terroriste. Pas si tôt, pas comme ça. Pas juste après que « Saint-Nicolas n’existe pas ». Pas avec des journalistes-comme-papa qui finissent avec des balles dans la tête. Pas dans une ville-où-papa-travaille-parfois.

Mais il faut croire que ce n’est jamais le bon moment pour ça.

Nous avons fait avec nos mots et nos intuitions, en essayant de ne pas anticiper leur envie de savoir, de comprendre et de rationnaliser les comportements des acteurs de ce drôle de jeu de société. Et on se rassure en se disant que nous sommes sans doute quelques millions de parents à ne pas avoir reçu le mode d’emploi  « à n’ouvrir qu’en cas de connards qui butent des gens au nom d’Allah »…

Ne pas publier sous le coup de la colère.

Lire, lire, et lire encore. Ecouter et suivre les fils, ad nauseam. Sentir les larmes et la gerbe monter, mille fois. Parler peu, éviter le pathos comme la peste, prendre conscience que « les choses » ne seront sans doute plus jamais les mêmes, et qu’en même temps tant mieux, que tant qu’il y a du mouvement, il y a de la vie…

Ne pas tweeter un truc que je regretterai plus tard, ne pas facebooker quelque chose que mes students pourraient me mettre en face des yeux, éviter d’être pris en flagrant délit de « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». S’autoriser quelques retweets, parce qu’ils touchaient vraiment juste, et des liens vers ceux qui ont eu le talent de déjà coucher par écrit ce qui me brûle le ventre. Attendre surtout que le vacarme s’essoufle, que le bruit des bots se tasse, pour s’entendre à nouveau penser.

Evidemment, l’excitation du direct dans une rédac, l’adrénaline du « breaking news » permanent, le travail d’équipe sur le terrain et la sensation de participer à la couverture d’un « moment d’Histoire » m’ont certes un peu manqué. On ne se refait pas. Tout comme le 11 septembre 2001, j’ai vécu le 7 janvier 2015 en simple civil.

Avec juste un peu moins de naïveté quant à la nature humaine…

Ne pas se taire trop longtemps, non plus

Jeudi matin, les deux frères pétards sont encore dans la nature que je dois tenir le crachoir devant une trentaine de fonctionnaires européens. J’ai prévenu l’organisateur, pas certain que je sois vraiment en top forme, que mes slides risquent de défiler et moi de me défiler. Je renverse mon café sur mon clavier juste avant de commencer. Ca va chier.

Comme pressenti, les ventes de journaux qui se cassent la gueule et l’hégémonie des GAFA me gavent très vite. Toutes les deux phrases, je rajoute un « et ce que nous sommes train de vivre le démontre bien » ou encore un « à ce niveau-là, les derniers évènements vont forcément accélérer les choses ».

Je monte dans les tours, en mode thérapie contrôlée. Je lache du lest en appuyant sans doute encore un peu plus qu’à l’accoutumée sur mes ressort favoris. « Tous les pans de notre société sont impactés par le numérique. Tous nos systèmes vont devoir muter dans leur ADN, ou disparaître. N’attendez pas d’être hackés, anticipez ! » La discussion s’engage, sur un ton joyeux et déluré, interrompue seulement par la minute de silence règlementaire « en mémoire de », pendant laquelle je n’ai qu’une seule envie, éclater de rire et faire le pitre tant la situation me paraît cocasse. First Learn The Rules, Then Break Them. J’étais à deux doigts d’être Charlie, au moins une fois dans ma vie !

C’est donc un chouia rasséréné et sous une drache qui pisse comme Marie-Madeleine qui pleure sur les femmes infidèles que j’ai ensuite été communié avec mes pairs à la gallerie The Cartoonist, dans le centre de Bruxelles.

Je fais le malin avec mes jeux de mots mais j’en avais vraiment besoin. Entendre Bertrand chialer ce matin et Jérôme dire que « nous y serons » avait réveillé le reliquat de corporatisme qui sommeille encore en moi. J’avais juste envie de les voir, de sentir nos coudes se serrer. Et ce fut le cas. Et ce fut bon.

Aujourd’hui, je n’ai pas peur

Charlie Hebdo est le seul journal papier auquel je me sois jamais abonné. Depuis 2 ans, je le recevais tous les mois dans ma boite aux lettres. Et, croyez-moi ou pas, je ne lisais pas. Charlie ne me faisait plus rire depuis longtemps, mais pour tout ce qu’il représentait pour l’ado que j’avais été, pour l’adulte que je suis devenu et le journaliste entreprenant que j’essaye d’être, payer mon obole avait plein de sens.

24 heures après que Ducon, Ducon et Ducon ont pris chacun leur ration de plomb, je ne peux m’empêcher de penser que le cirque auquel nous avons assisté n’est rien à coté de la gigantesque foire des trônes à laquelle nous allons, de gré ou de force, participer dans les semaines, les mois voir les années qui arrivent. Et pas qu’en France. Alep a son quartier des Belges, aussi …

Je n’ai pas peur mais là je suis en colère, j’enrage, je vitupère devant le poste, j’argumente avec mes potes, je parle, je vis, je bois, je raconte des conneries, je suis fier de ne pas me laisser faire, je pense que je ne suis pas tout seul, donc je suis, un peu, Charlie, ou pas.

Etre libre, c’est aussi décider de s’en foutre un peu , beaucoup, ou pas du tout.

Plus que jamais, je suis convaincu que la meilleure manière de lutter contre l’obscurité, c’est d’allumer un maximum de petites loupiottes. Alors allez-y, boutez-vous le feu, montrez-nous de quel bois vous vous chauffez ! Et si je peux vous aider en quoi que ce soit dites-le, j’ai toujours un petit bidon d’essence sur moi.

Souffler sur les braises et apprendre aussi aux plus jeunes à ne pas se brûler, ou en tout cas à ne pas se faire trop mal. Alimenter nos flammes avec du bon air et de la matière première, mais respecter aussi la chandelle des voisins et ne pas jouer aux pompiers trop zélés.

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Refuser de retourner à l’âge de pierre, c’est aussi aussi éviter de prendre les vessies technologiques pour des lanternes magiques, mais n’imaginez pas une seule seconde que les individus interconnectés seront moins éclairés demain qu’au Siècle dernier, ça serait vous foutre le doigt profond dans le troisième oeil.

EDIT 13/01:

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