Les commentaires, c’est de la merde (ou pas)

Jennifer Brandel et Andrew Haeg racontent avoir posé des centaines de fois la même question («Que pensez-vous de vos lecteurs, auditeurs, téléspectateurs?») et selon eux la réponse généralement entendue est «assez troublante». «Une certaine culture journalistique alimente le dédain à l’égard des personnes que nous sommes censées servir, c’est-à-dire notre audience. […] Ce dédain va de l’expression d’une gêne légère à leur encontre à la haine pure et simple», écrivent-ils.

«Dans les deux tiers des réunions que j’ai eues avec des rédactions, il y avait quelqu’un pour dire (et la plupart du temps quelqu’un avec des responsabilités) que, “si nous donnions à notre audience ce qu’elle désire, elle nous demanderait de la merde” ou que “notre lectorat n’est pas très intelligent”», raconte Jennifer Brandel. L’un d’eux, responsable d’un média «très primé» selon elle, aurait même affirmé qu’il ne s’agissait que d’une bande «d’idiots et de trous du cul».

Pour l’avoir vécu et le vivre encore au quotidien, je ne peux que confirmer que cet état d’esprit est largement partagé dans les rédactions des médias qui, du jour au lendemain, on dit à leurs journalistes: “tes articles papier/chroniques radio ou tv vont être publiées sur le site internet, que cela vous plaise au non. Il faut occuper le terrain et être présent en ligne, en attendant que ça nous rapporte de l’argent et que ça paie votre salaire que la pub traditionnelle n’arrive plus à financer”.

Ces journalistes se sont alors retrouvés confronté” out of the blue” à une audience en ligne qui est passée de 0 à 100.000 lecteurs, voire plus, et à une interactivité, parfois brute de décoffrage, à laquelle ils n’étaient absolument pas préparés. Du coup, avec ou sans avoir essayé d’entendre et d’accepter la critique (dans tous les sens du terme), ils se bouchent le nez et “font avec”, puisque de toute manière ils ne sont pas payés plus cher. Les journalistes ne se reconnaissent pas dans cette audience, la co-construction de sens est impossible. Du coup, au mieux ils la nient au pire ils la conchient.

A l’inverse, pour les journalistes qui ont fait leurs armes “nativement” en ligne, de manière décentralisée, quand vous commencez à publier vos premières productions, chaque commentaire, chaque like sont perçus comme des grandes victoires, vous chérissez ceux qui vous font le plaisir de vous dire ce qu’ils pensent de votre boulot, vous leur répondez et vous commencez ainsi à vous construire votre propre réseau et réputation, progressivement, patiemment, en écoutant le feedback et en itérant un maximum, en osant chercher votre voix, celle qui vous rendra audible.

Les “lecteurs” sont ceux pour qui vous vous coupez en quatre, à qui vous essayez d’apporter le maximum d’infos et de mise en contexte, avec votre propre background, en assumant votre subjectivité. Parce que ce sont eux qui vous portent, à défaut de vous rémunérer, et vous faites le pari que si vous arrivez à intéresser suffisamment de gens, même sur une niche informationnelle, vous réussirez à attirer l’attention d’un média qui vous dira “on aime bien ce que tu fais, tu n’as pas envie de le faire chez nous ?” et qui avec un peu de chance, vous rémunèrera correctement parce qu’il aura compris la valeur de la communauté à laquelle vous vous adressez.

Dans un cas, vous travaillez pour un rédac chef et un conseil d’administration, dans l’autre, vous êtes au service des gens, parce que la relation de confiance que vous avez créée et que vous entretenez au quotidien est ce que vous avez de plus cher, votre meilleure assurance vie pour continuer à exercer votre métier, peu importe votre employeur . Le rapport de force s’inverse et vous tirez progressivement votre légitimité auprès de votre audience, avant d’acquérir éventuellement celle de vos pairs.

Après tout, si vous réussissez à contenter et à faire croître une audience en étant à son écoute, votre rédac chef sera heureux aussi, non ? L’inverse étant malheureusement beaucoup moins vrai. La preuve dans vos commentaires …

Deux mindset complètement différents, donc, qui s’entrechoquent et qui fait s’affronter deux visions du journalisme, exacerbées par les plateformes qui “ne vendent pas du contenu mais des expériences”, mais qui capitalisent sur les gazillons de textes, photos et vidéos générées par des utilisateurs qui se fichent de la carte de presse comme de leur premier selfie. Et ce qui fut valable dans les journaux papiers (rappelez-moi où se trouvait la section “commentaires” ?) vaudra aussi bientôt pour la télé, si elle n’arrive pas à se réinventer.

Les opportunités de création de contenus à haute valeur ajoutée, segmentés et réellement co-construits, n’ont jamais été aussi grandes. Et plus que jamais, les journalistes et les médias qui se nourrissent des conversations, et des data qu’elles génèrent, avec leurs audiences ont des raisons d’être optimistes.

Quant aux autres, ils ne parlent déjà plus à personne.

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