Journaliste, laisse pas trainer ton pitch !

publié le 7 novembre 2017

Parce qu’on peut avoir la meilleure idée de sujet du monde, si on n’est pas capable de la vendre, elle est condamnée à prendre la poussière sur les étagères congestionnées de nos actes manqués !

J’accompagne depuis 7 ans des étudiants en journalisme dans leurs projets. Je me mets à leur service en essayant de leur donner tout ce que j’ai en magasin comme conseils, trucs et astuces, comme méthodes aussi pour les aider à se projeter, voire même à se financer, avec un certain succès jusqu’ici (à ce jour, 84 projets ont déjà été crowdfundés, pour plus de 220.000 euros.)

S’employer à ses propres projets

 

Cette année, après des dizaines de sessions à blanc lors de nos sessions d’accélération en résidence, nous avons proposé aux étudiants belges et français ayant participé aux MasterCamps, respectivement en février/mars et septembre 2017, de pitcher devant des journalistes et des rédacteurs en chef, pour essayer de vendre leurs projets “pour de vrai”.

Parce que “l’employabilité” de ces futurs professionnels est au centre du projet pédagogique défendu par les écoles et universités que j’ai la chance d’accompagner.

Et parce que le fait de proposer de nouveaux formats qui sortent des piges traditionnelles , de les tester, de valider leur “traction” en amont de leur publication en interagissant avec les audiences cibles, de jouer un rôle de catalyseur ET de service après-vente permet aussi, progressivement, d’éduquer le marché et de rééquilibrer un peu le rapport de force entre éditeur/publisher et les journalistes, les freelances, les producteurs de contenus, etc.

Trouver les mots justes et l’attitude adéquate, choisir les images qui traduiront le mieux les intentions qui les animent, raconter l’histoire en insistant sur le “pourquoi”, sans négliger ni le “comment” ni le ”qui”, sentir où poser son regard, ses mains, ses pieds, oser donner à voir et confronter son projet à la réalité, espérer un peu de bienveillance et d’empathie, remercier les questionnements et encaisser les critiques, ne pas faiblir, sourire, avancer …

Ce foutu “pitch”, ce moment malaisant où tout bascule, où on ne peut plus reculer, juste assumer. Prendre le risque que tout change, parce qu’on est toujours un peu à poil quand on perd le contrôle de “son idée”. Et si on me la volait ? Et si ça existait déjà ? Et si c’était juste infaisable ?

Pitcher pour la première fois est un dépuçelage parfois douloureux. Mais avec le temps, on apprend à apprécier cette montée d’adrénaline, ce shoot vers la Lune, avec toutes ces variations, ces déceptions, ces étincelles et ces coups de pelle.

Pitcher son projet, c’est faire un tout petit pas en avant, qui déplace inexorablement son centre de gravité vers l’avant, entrainant tout le corps dans le mouvement. Le répéter, souvent, s’est s’assurer de rester en mouvement. Etre vivant.

Une idée ne vaut rien, elle ne prend de la valeur que lorsqu’elle est partagée, malaxée, triturée, dépecée et recomposée, augmentée et prototypée par des talents complémentaires, laborieux et passionnés.

Entreprendre, c’est avant tout refuser le statu quo, d’abord à l’échelle de sa petite personne, de sa petite vie, de son petit (in)confort. Prendre conscience que tout seul on ne va nulle part, et que le monde n’est pas fait que de connards.

J’ai moi-même eu la chance de rencontrer des mentors inspirés, venus notamment du monde des start-up, mais pas que, loin de là, des gens qui tentent depuis longtemps de créer des ponts entre l’univers des médias et celui de l’entrepreneuriat (parce que ce n’est pas BisounoursLand, ni d’un coté ni de l’autre), des aventuriers qui m’ont transmis le goût de ce saut dans le vide, de m’y préparer et de m’y adonner le plus souvent possible.

De ne pas perdre une seule occasion de tester ces fumeuses idées, de les défoncer, souvent, de les valider parfois aussi. A en devenir presque un mode de vie. Et à le transmettre moi aussi à mon tour.

Si tout le monde n’est pas fait pour être entrepreneur, chaque journaliste peut sans doute essayer d’être l’entrepreneur de sa propre carrière, et cela commence par oser faire ce premier pas et prendre le risque qu’on lui “vole son idée” …

Live, On Stage !

Avec les étudiants de l’EFJ Paris et Bordeaux, nous avons donc organisés fin septembre une journée complète de pitchs, de 3 minutes et maximum 3 slides chacun, pour convaincre des professionnels de les accompagner dans leurs “grandes enquêtes”, qui courent jusqu’en décembre. L’énergie déployée ce jour-là était fantastique, sur scène et dans les gradins.

Des teasing ont été publiés cette semaine, destinés à attirer l’attention de potentiels clients, mais surtout à embarquer avec eux le public cible de leurs aventures, à leur faire vivre une expérience utilisateur exceptionnelle, avec le plus d’engagement et d’impact possible.

Parce que bien sûr, le journalisme n’est pas un produit comme les autres, mais que l’industrie des médias peut elle aussi (surtout ?) s’inspirer des bonnes pratiques qui irriguent les entreprises qui innovent aujourd’hui…

A Bruxelles, la session de pitchs organisée à la mi-octobre pour les Master 2 de lIHECS a permis à plusieurs rédacteurs en chefs de découvrir les projets portés ces étudiants depuis presque un an, à quelques semaines seulement de leur finalisation, après avoir été accélérés au printemps dernier et crowdfundés durant l’été.

L’objectif : permettre une sorte de “préemption” sur certains projets afin de les publier/diffuser, à condition d’y apporter un soutien actif dans la dernière phase de production, et de les faire coller à leur charte éditoriale, graphique, etc.

Les semaines qui viennent et les échéances de mi-décembre nous diront si des rédactions ont “mordus” à cet hameçon. Mais ce qui est sûr, par contre, c’est que les étudiants ne produiront plus jamais aucun sujet de la même façon.

Voici donc quelques leçons tirées de ces expériences, imparfaites et assumées comme telles, mais parce que le monde du travail évolue vite être capable de vendre et de mener plusieurs projets de front, avec des temporalités et des partenaires différents, fait sans doute partie des compétences-clés pour les journalistes.

7 conseils pour bien pitcher

  • Commencez votre pitch en expliquant “pourquoi” vous vous intéressez à ce sujet/phénomène. Sur quels chiffres/sources vous basez-vous pour affirmer qu’il “se passe quelque chose” ?
  • Pourquoi vous ? Pourquoi maintenant ? Quelle urgence y-a-t-il à traiter ce sujet et pourquoi êtes-vous le mieux placé pour le faire ?
  • Quel angle, quelle proposition de valeur allez-vous faire à vos utilisateurs ? Quelle expérience allez-vous leur faire vivre ?
  • Qui est votre public cible ? A qui s’adresse votre projet ? Y-a-t-il plusieurs types d’audiences différents ? Où sont-ils ? Sur quels supports/réseaux ?Comment allez-vous les toucher ? A quels moments ?
  • Quel impact souhaitez-vous avoir ? Quels critères allez-vous retenir pour mesurer la performance de votre projets ? Qualitativement et quantitativement ?
  • De quelles ressources allez-vous avoir besoin ? Techniquement, humainement, financièrement ?
  • Comment allez-vous gagner de l’argent ? Auprès de qui allez-vous solliciter un financement ? Qui sont vos clients et partenaires potentiels ?

(tips from Eric Scherer)

  • Parlez clairement, comme si vous adressiez au public du début du JT du soir !
  • Tentez de transmettre la conviction que vous investiriez dans ce projet l’argent de votre grand mère.

(merci à Eric Scherer, Benoit Raphael et Nicolas Becquet pour leurs relectures bienveillantes)

Vous avez d’autres conseils/ retours d’expériences à partager ? N’hésitez pas à les documenter, à en faire part dans les commentaires ou dans l’Open Newsroom, où vous pouvez interagir avec les étudiants.

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