"Judgement day" pour le journalisme

Les jeunes pousses du numérique sont-elles prêtes à relever le challenge ?

Photo by Willian Justen de Vasconcellos, on Unsplash

Cet article est une traduction du billet « Judgement day for journalism: Will digital news startups be ready to face the challenge?« , écrit par Philip Smith, JSK Stanford Fellow & Mozilla Senior Fellow, Founder du Journalism Entrepreneurship Boot Camp et du Uncharted Journalism Fund. Cela fait un bout de temps que nous nous croisons, souvent aux bons endroits, que nous échangeons et discutons de nos projets respectifs et sa vision résolument optimiste du journalisme n’est pas fait pour me déplaire, que du contraire..

Bref, Philip est en train de faire bouger les lignes, dans le bon sens, comme beaucoup d’ailleurs parmi ceux qui innovent léger, vite et plutôt bien connectés.

Des signaux semblent indiquer qu’un écosystème de nouveaux médias émerge pour répondre aux besoins de notre démocratie

Il y a quelques semaines, j’écoutais un puissant échange d’idées entre Pierre-Elliot Levasseur, président de La Presse à Montréal, et Jesse Brown, réputé critique des médias au Canada.

L’échange atteint un moment vraiment inattendu autour des 23 minutes, lorsque Brown évoque une tendance qu’il entrevoit:

    « Le pourcentage de journalistes qui pratiquent le » journalisme écrit « , qui sont employés par des sociétés numériques plus petites, va augmenter et augmenter. Et le nombre de journalistes qui le font pour les journaux va baisser et baisser. »

M. Levasseur lui  répond en soulignant le rôle que les grandes rédactions ont traditionnellement joué dans la production de reportages d’enquêtes économiques et de journalisme d’investigation – selon lui, c’est un aspect souvent mis de coté par ceux qui pensent que les petites structures auront beaucoup à apporter.

Et c’est là que cela devient vraiment intéressant, car Brown brosse un tableau passionnant des principaux changements survenus dans la production journalistique à travers le monde:

 

    « Les petites organisations sont de plus en plus capables de faire ce type de journalisme d’enquête en profondeur. En même temps, malheureusement, les journaux sont de moins en moins capables de le faire. »

    « Les journaux sont toujours les meilleurs, vous êtes toujours au top, vous avez toujours le plus de ressources et vous êtes toujours les meilleurs, mais cela change aussi. »

    « [Et] créer quelque chose pour le marché, adapté à la rentabilité et à la durabilité, est beaucoup plus facile que d’adapter quelque chose avec tous les coûts hérités en un modèle durable. »

En quelques mots, Brown pointe du doigt les changements sismiques dans l’industrie et les possibilités offertes par la création, plus clairement que je n’ai pu le faire dans mon récent article, «Pourquoi l’entrepreneuriat en journalisme est-il nécessaire.« 

 

Quand un vétéran de l’industrie des médias (14 ans) évoque une tendance de cette nature,  il valide beaucoup de ce qu’un nombre croissant de personnes dans «l’avenir de l’information» dit depuis des années: 

 

Il est temps de redémarrer les médias et de commencer à le sol en place"

« It’s time to reboot the media and start from the ground up. » (merci Google Transalte, on dirait presque du wallon 😜)

 

Et pourtant, cette impression est souvent confrontée à des questions, légitimes, et à une certaine résistance de la part de personnes vraiment intelligentes. En voici un excellent exemple:

Les questions de Charlie ne sont pas les seules, j’en entends régulièrement d’autres, qui peuvent se résumer comme suit :

    Quels sont les signes que ce nouvel écosystème médiatique atteindra un niveau qui pourrait remplacer les fonctions démocratiques des organisations de presse établies?

    Et où puis-je trouver des exemples de ces nouvelles organisations informationnelles, financées par les lecteurs, qui démontrent qu’elles peuvent atteindre une ampleur significative?

Alors, dans l’intérêt de susciter un débat sain sur la viabilité des petites entreprises de presse qui jouent un rôle important dans l’avenir de l’information, creusons …

Quel rôle pour les petites structures de presse dans l’avenir de l’information ?

J’ai récemment investi quelques nuits pour regarder le documentaire Showtime The Fourth Estate, tourné au New York Times juste avant les élections de novembre 2016 et qui couvre un certain nombre d’histoires incroyables qui se déroulent après les élections et jusqu’aux événements de l’année écoulée. C’est un formidable film, qui met en évidence le type de travail que les grandes organisations de presse établies sont capables de faire et les forces politiques auxquelles elles sont capables de résister.

Je fais référence à The Fourth Estate pour dire que je ne vois pas d ‘avenir sans le New York Times ou le Washington Post aux États – Unis ou sans le Toronto Star ou le Globe & Mail au Canada. Je crois que la NPR et CBC existeront encore à l’avenir, sous une forme ou une autre. Associated Press et Canadian Press pourraient même connaître une période de croissance. Toutes les organisations susmentionnées joueront un rôle important dans l’écosystème médiatique de la prochaine décennie. La taille et la portée de ce rôle sont toutefois difficiles à prévoir en ce moment.

Cependant, la dernière décennie a montré que l’écosystème médiatique de l’avenir pourrait compter beaucoup moins d’organisations d’information de taille moyenne: journaux régionaux, journaux des petites villes, télévision et radio locales. Au Canada, par exemple, plus de 200 médias locaux de tous types ont fermé depuis 2008. Des fermetures similaires se produisent aux États-Unis, comme l’a décrit Margaret Sullivan dans sa récente chronique. La crise des médias locaux détruit ce dont une Amérique divisée a désespérément besoin: un terrain d’entente (NDLR: « Common Ground)

La question demeure donc: où sont les exemples qui prouvent que les petites organisations de presse peuvent se développer?

BuzzFeed & Vox sont historiquement les deux premiers exemples d’échelle vers lesquels je pointe généralement (tous deux ont des modèles désormais obsolètes, mais illustrent bien la démarche). Il n’a fallu que 10 ans pour que ces startups deviennent des entreprises mondiales et des noms familiers. Les progrès actuels nécessiteront un peu de temps pour se développer.

Vice Media a une histoire similaire, après avoir fait sa transition, en 20016, du papier au numérique. Couvrant la musique et la drogue, Vice est un excellent exemple de lieux inattendus d’innovation.

Les aspirants entrepreneurs que j’ai rencontrés ont soif d’exemples pour se modeler, mais ils ont aussi besoin d’exemples adaptés à leurs attentes et à un stade de croissance similaire. Des exemples comme Vice, Vox et BuzzFeed ont dépassé leur cadre de démarrage et se révèlent être des exemples inutiles pour la plupart des gens qui démarrent une activité de presse aujourd’hui.

Heureusement, il y a plus d’exemples de ce qui fonctionne aujourd’hui à une échelle légèrement plus petite ou plus jeune. Et, pour répondre à la question de Charlie, il existe également de nombreux exemples en dehors des noms qui sont régulièrement couverts dans la presse industrielle, comme par exemple De Correspondent, aux Pays-bas.

Au niveau local, il existe de nombreux exemples émergents (comme celui récemment partagé par mon collègue JSK, Don Day, ci-dessus).

Je surveille actuellement de près le journal The Colorado Sun, un journal soutenu par des lecteurs et axé sur le journalisme d’investigation, d’explication et de narration. D’autres d’exemples d’innovation en la matière:  The New Tropic à Miami, TylerLoop à Tyler au Texas ou The Devil Strip à Akron, en Ohio.

    Au niveau régional, j’aime citer les exemples canadiens comme The Tyee, National Observer et The Discourse. Chacun a des débuts très modestes et a prouvé qu’il pouvait évoluer pour réaliser des reportages révolutionnaires et primés. Chacun a recueilli un financement important directement auprès des lecteurs


    
Un exemple original – que j’estime valoir la peine d’être examiné et compris – est Chapo Trap House (le soi-disant «Breitbart of the Left»). En moins de trois ans, il s’est trouvé plus de 20 000 supporters sur Patreon qui investissent chaque année 1,2 million de dollars dans le projet. Je crois qu’ils ont pu puiser dans le segment illusoire des « non-informés » aux États-Unis. Cela démontre le potentiel, comme le dit Brown, de « construire quelque chose pour le marché« .

    VTDigger, dans le Vermont, est un autre exemple et une autre étude de cas de démarrage d’une petite entreprise locale d’information en ligne.

Suivant le modèle mis en évidence dans les exemples précédents, il leur a fallu environ 10 ans pour atteindre l’échelle. Ils font des scoops. Ils gagnent des prix. Ils ont des revenus durables et ne doivent pas rembourser leurs investisseurs, (NDLR: comme devrait le faire une startup qui aurait levé des fonds auprès de Capitaux Risqueurs)

    Un dernier exemple est Mediapart en France. En dix ans, il compte maintenant plus de 140 000 membres, avec un impact significatif sur le cycle de l’information en France.

Je mentionne les initiatives ci-dessus parce que je crois qu’il y a en fait un nombre surprenant d’expériences de newsrooms numériques en cours et que nous n’en entendons tout simplement pas autant parler que nous le devrions. Je crois également que certaines de ces expériences démontreront qu’elles peuvent évoluer au cours des prochaines années. La simple vérité est que les progrès du journalisme numérique  s’accélèrent et que leurs coûts diminuent rapidement.

Mon collègue de longue date, David Beers, rédacteur en chef fondateur du site d’information primé The Tyee, largement soutenu par les lecteurs, a un jour posé la question suivante:

«Au lieu d’accorder un financement annuel supplémentaire de 300 millions de dollars à la CBC ( une idéee évoqué par la CBC elle-même), pourquoi ne pas créer un fonds qui investirait 1 million de dollars de financement dans 300 nouvelles organisations de presse comme The Tyee ? « 

Cette hypothèse, iconoclaste certes, a le mérite d’ouvrir le débat et je vous invite à réfléchir: à quoi ressemblerait un réseau de « petites et belles » organisations qui pourraient combler le fossé grandissant de la couverture médiatique? Combien de newsrooms y aurait-il ? De combien de personnel auraient-elles besoin? Quelle zone géographique devront-elles couvrir ? Quelle envergure auraient-elles besoin pour le faire ? Un pays comme les États-Unis aurait-il besoin de 300, 3 000 ou 30 000 de ces organisations de presse ?

Je pense qu’un avenir radicalement différent pour l’écosystème des médias est non seulement possible, mais très probable. Je crois que les petites entreprises numériques commenceront à devenir les oasis au service de la démocratie à l’heure des nouveaux déserts inofrmationnels. Mais nous devons commencer le travail aujourd’hui pour lancer de nouvelles expériences, et nous devons commencer à accorder plus d’attention au nombre croissant d’exemples déjà existants.

 

Damien Van Achter {#My2cents}: Je suis absolument convaincu par la granularité et l’agilité qu’apporte le numérique dans l’organisation et la « mise en route » de projets éditoriaux à forte valeur ajoutée. « Tester, mesurer et s’adapter » est un mantra qui ouvre des perspectives extraordinaires pour tout ceux qui veulent construire from scratch leur propre média, à condition de placer leurs utilisateurs, leur « communauté d’intérêts » au coeur de leur démarche et de leur modèle économique. Nous n’avons jamais eu d’outils aussi puissants qu’aujourd’hui pour comprendre, apprendre et découvrir comment se mettre au service de ces communautés, de co-construire avec elles du sens et par la-même un modèle économique viable et rentable.

Si, en 6 ans, nous avons été capables avec les étudiants de l’IHECS de crowdfunder plus de 250.000 euros pour financer une centaine de projets journalistiques, transmedia et ancrés dans la conversation avec les audiences, pourquoi est-ce que des professionnels ne pourraient pas en faire de même ?

Et si vous en savez pas par où commencer, n’hésitez pas à aller jeter un oeil au « Bootcamp de Journalisme Entrepreneurial« , que Philip s’apprête à lancer en ligne avec une centaine de « rookies » anglophones, au encore aux différents initiatives lancées par le Tank Media, à Paris.

Et, stay tuned, mon petit doigt me dit qu’un programme du genre va bientôt arriver chez nous, en Belgique, aussi .. 😉

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