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"A la Trace", Olivier Tesquet

À l’heure où la reconnaissance faciale investit nos visages, où les assistants vocaux intelligents s’invitent dans nos salons, où Instagram recompose nos rapports sociaux, est-il encore possible de se tenir à l’abri des regards ?

J’ai eu le plaisir de recevoir Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et auteur du livre « A la Trace » (Editions Premier Parallèle) lors d’un récent MasterCamp organisé pour mes étudiants en journalisme l’IHECS.

Au cours de cet entretien, réalisé en multicam mobile par les étudiants (via Switcher), d’une durée d’une heure, et auquel j’avais invité Philippe Laloux (Le Soir) à m’accompagner, nous avons exploré les différents enjeux soulevés par son enquête et discuté des dangers/opportunités que le capitalisme de surveillance révélait de nos sociétés.

Philippe Laloux on Twitter

Une enquête édifiante et glaçante sur les « nouveaux territoires de la surveillance ». Rencontre passionnante avec ⁦@oliviertesquet⁩ , orchestrée par ⁦@davanac⁩ https://t.co/wmCjF0LTV7


Notes de lecture :

Je vous partage ici mes notes de lectures, brutes de décoffrage.

Elles ne se suffisent évidemment pas à elles-même, mais permettent de saisir l’essentiel des informations et des éléments qui ont retenu mon attention.

Introduction

« Bien sûr, on garde la montre précieusement, on la lègue, au besoin on la met au clou, quand le smartphone, écoulé à 1,5 milliard d’exemplaires en 2018, est un produit marketing périssable à l’obsolescence programmée. Il ne s’inscrit dans aucune histoire familiale ‒ imagine-t-on un seul instant un parent transmettre son iPhone usagé à sa progéniture comme s’il s’agissait d’un bijou ancien ? Pourtant, la filiation entre l’ancien et le nouveau dont il est ici question dessine une continuité idéologique et historique : hier, des industrialistes visionnaires géraient les horaires ; aujourd’hui, des entrepreneurs de l’immatériel administrent des « plateformes » et gouvernent l’information, qui n’est jamais qu’une économie de l’attention, c’est-à-dire de la confiscation du temps.  »

« Mark Zuckerberg (…) entend « rapprocher les gens », comme s’il s’agissait de particules voyageuses à domestiquer. Hors du champ lexical de la Silicon Valley, ces verbes ont tous le même synonyme : suivre. À la trace. »

« Dans une société de contrôle, l’entreprise a remplacé l’usine, et l’entreprise est une âme, un gaz », écrit encore Deleuze, qui précède Zuckerberg de quatorze ans. De fait, les data centers de Facebook ne dorment jamais, pas plus que ses usagers, mis au travail jusque dans leur lit. »

« Le professeur de droit américain Bernard Harcourt parle à cet égard d’une « société de l’exposition », qui nous imposerait la transparence par un subtil jeu de miroirs : puisqu’on a accès à tout, c’est que nous devons être aux commandes. Nos désirs deviennent des ordres, du moins le croit-on. Mais à cette mise à nu répond un mouvement inverse : ceux qui nous épient, eux, s’efforcent précisément de disparaître en se fondant dans le paysage. »

« Gazeuse, la surveillance contemporaine est partout, et nous ne la voyons plus nulle part. Elle est ubiquitaire plus que totalitaire, passive plus qu’active. Nombreux sont ceux qui rétorqueront, en masse et de bonne foi, qu’ils n’ont rien à cacher. En réalité, ils ne peuvent rien dissimuler. »

Contrôler

« À Nanning, capitale de la région du Guangxi, cité de plus de 3 millions d’habitants à 160 kilomètres de la frontière vietnamienne, une cour de justice locale a récemment signé un accord avec la plateforme TikTok pour intégrer les visages de citoyens de seconde zone ‒ les mal notés ‒ entre deux vidéos, comme de vulgaires publicités, promettant une récompense en échange de tout renseignement les concernant. Singulier Far West numérique »

« Le crédit social « à la chinoise » est en fait déjà universel. Quotidiennement, nous notons nos achats sur Amazon, nos chauffeurs Uber, nos livreurs Deliveroo, nos hôtes Airbnb. Qui nous évaluent en retour, dans le cadre d’un jeu de dupes à grande échelle. La familiarité du modèle chinois nous déstabilise précisément parce que l’expérience qu’il impose ne diffère qu’à la marge de la nôtre. »

« Interdit en France par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), le scoring sous toutes ses formes serait un nuage de Tchernobyl numérique, arrêté aux frontières par la seule force du droit. Pourtant, nos propres gouvernants savent rivaliser d’ingéniosité pour en emprunter l’esprit à des fins de contrôle social douloureusement asymétrique. »

« C’est Vichy qui, en octobre 1940, rend obligatoire la carte d’identité pour tous les Français. De cette façon, le régime collaborationniste entend maintenir l’apparence d’une communauté nationale unie et souveraine, alors même que le pays est fracturé en zones occupées. »

« Agissant comme une matrice autonome à l’intérieur de l’État, l’écosystème des fichiers produit des suspects incapables de se défendre ou presque. À ce titre, l’exemple de la journaliste Camille Polloni est frappant. Après six ans d’une procédure complexe et chronophage, le Conseil d’État a admis que « des données [la] concernant figuraient illégalement dans les traitements de données nominatives de la Direction du renseignement militaire (DRM) ». La section spéciale de la plus haute juridiction administrative française a ordonné l’effacement de ces informations, mais, ici réside la cruelle subtilité, la journaliste ne pourra jamais savoir ce qui a été consigné à son sujet. »

« EDVIGE marque le glissement du contrôle social de la présomption d’innocence vers une présomption de culpabilité30. En effet, le fichier s’attache à suivre tous ceux qui sont « susceptibles de porter atteinte à l’ordre public », quand la loi s’intéressait jusqu’alors au trouble caractérisé à l’ordre public, par l’intimidation, la terreur ou le soutien actif apporté à la violence. »

« La terminologie de « gens honnêtes » marque avec éclat le changement d’échelle : dans la société hyperindustrielle moderne, il ne s’agit plus de surveiller les fauteurs de troubles potentiels, les pauvres ou les nomades, mais d’inventorier chaque individu pour le transformer en entité mesurable »

« Alors que la phrénologie et la physiognomonie produisaient une interprétation raciste de l’intelligence, la reconnaissance faciale s’apprête à produire une interprétation raciste du danger. »

« Et s’il ne fallait conserver qu’une poignée de graphiques de son butin d’utilité publique, nul doute qu’il s’agirait de ceux concernant programme PRISM. Le 6 juin 2013, le Washington Post publie un article choc : neuf entreprises majeures des nouvelles technologies ‒ Microsoft, Apple, Google, YouTube, Facebook, AOL, Skype et Paltalk ‒ collaborent avec la NSA depuis 2007 afin que celle-ci puisse se servir à sa guise sur leurs serveurs informatiques, y piochant photos, emails et documents »

« Directeur de la NSA entre 1992 et 1996, le vice-amiral Mike McConnell a ensuite été vice-président de Booz Allen Hamilton (l’ex-employeur d’Edward Snowden) entre 1996 et 2006, avant d’être nommé directeur national du renseignement entre 2007 et 2009 pour ensuite retourner chez Booz Allen. Un parcours que partage James Clapper, patron du renseignement entre 2010 et 2017. Cette intrication incestueuse s’étend désormais aux oligopoles de la donnée et, en juin 2013, quelques semaines après les révélations de la presse, Max Kelly, chef de la sécurité de Facebook, acceptait un poste à la NSA. Quant à la nouvelle directrice juridique de Facebook, Jennifer Newstead, elle a participé à la rédaction du Patriot Act. C’est aujourd’hui un plan de carrière absolument cohérent »

« C’est le modèle économique de Facebook autant que la lettre de mission de la NSA, et donc leur destin commun. De points d’eau mal fréquentés à la profondeur incertaine, Google, Facebook et consorts sont devenus des amis, des vrais, la surveillance dite de masse devenant peu à peu indissociable du capitalisme de surveillance déployé par les plateformes. On peut même dire qu’elles se nourrissent mutuellement. »

Capitaliser

« Ici réside le point de contact entre les hippies connectés et les serial entrepreneurs libertariens qui vont faire main basse sur la Silicon Valley dans les années 1990 : l’inébranlable foi dans un monde débarrassé de l’intervention de l’État. »

« Un peu plus tard, un insolent lui demande si « Palantir est une façade pour la CIA », son premier investisseur. « Non, la CIA est une façade pour Palantir », répond Thiel avec un sens aiguisé de la formule. Si son entreprise partage les finalités policières de l’État, elle sera toujours l’unité de mesure de son système de pensée »

« La miniaturisation et la démocratisation des appareils aidant, nous sommes entrés dans une société du signal informatique, à l’intérieur de laquelle des sociétés privées, qu’elles se nomment Facebook, Google ou Palantir, sont venues bousculer le monopole régalien de la collecte d’informations. Le projet libertarien, lui, qui prétend faire de l’individu libre son ultime frontière, a accouché d’une dystopie féodale : à San Francisco et ailleurs, des propriétaires terriens reclus dans leur forteresse divisent le monde entre ceux qui possèdent les données et les autres, qui doivent payer leur dîme, entre ceux qui font et ceux qui sont mis au travail, persuadés qu’ils ne font rien »

« À ce titre, la pression constante exercée par les data brokers est l’une des formes les plus sournoises de contrôle social. Encore faut-il en avoir connaissance. Construite à l’écart du débat public dans les années 1970, cette industrie artisanale n’a pas attendu les réseaux sociaux pour émerger, « grossissant au contact de la presse et de la vente par correspondance, qui possédaient déjà de grands gisements de données », comme l’explique Kevin Mellet, chercheur en sociologie économique au département de sciences sociales d’Orange Labs »

« En effet, la plupart des data brokers ne se contentent pas de fournir des kits publicitaires clés en main à des clients intéressés ; ils obtiennent la plupart de leurs informations en les acquérant auprès d’autres data brokers. Axciom échange avec Epsilon, Epsilon revend à Experian, et ainsi de suite. Non seulement ce ruissellement ininterrompu condamne toute tentative de contrôle à l’échec, mais il dessine l’idéologie inquiétante du capitalisme de surveillance, cette société de traces où il est impossible de se cacher. »

« À la suite de cette enquête accablante, les opérateurs télécoms ont promis de réviser leurs pratiques et de civiliser ce Far West numérique, ce qui prouve au moins une chose : c’est un secteur qui se régule par la force et par le scandale. »

« Ce n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité », dit-on communément dans les milieux informatiques. « Il ne faut surtout pas croire que le scandale Cambridge Analytica soit une faille technique ou une question purement juridique : le problème est politique »

« Chez les Anglo-Saxons, un adjectif est à la mode pour décrire l’évolution belliciste du Web : weaponized (militarisé). Si le débat autour de l’ingérence russe dans la présidentielle américaine qui a porté Trump au pouvoir a suscité un certain nombre d’élucubrations, la guerre de l’information, dont nos données sont le carburant à très bas prix, est une réalité. »

« Même le réalisateur Michael Moore s’est laissé piéger, participant à une marche anti-Trump à New York, en réalité un événement organisé par les Russes. Pur produit du soft power agressif de la Russie, déclinaison technophile des mesures actives du KGB, l’Internet Research Agency est aussi le dommage collatéral du capitalisme de surveillance, qui sape la démocratie en érodant la confiance. Comme dans le cas de Cambridge Analytica, la nouvelle boutique préférée des kremlinologues a compris que pour infecter cent personnes, il suffisait d’en toucher une »

« À bien des égards, et c’est ici une légère digression, le marigot des marchands d’armes numériques est la nouvelle expression d’une politique colonialiste, dont les populations locales font les frais. En écoulant clandestinement des systèmes de surveillance à des régimes autoritaires, mais amis, des démocraties soi-disant exemplaires peuvent ainsi garder un œil sur leurs anciennes zones d’influence tout en les transformant en laboratoires pour leurs propres expérimentations, avant de les déployer sur leur territoire national. »

« Comme l’explique Edward Snowden dans ses Mémoires, « il ne faut pas envisager les métadonnées comme des abstractions inoffensives, mais comme l’essence même du contenu : elles sont précisément la première source d’information exigée par celui qui vous surveille »

« Dites-moi ce que vous faites, où vous allez, je vous dirai qui vous êtes. À cet égard, les data brokers et les marchands d’armes numériques peuvent être considérés comme les deux faces d’une même pièce, puisqu’on assassine une cible afghane comme on cible un client potentiel »

« Car dans un monde gouverné par les données, celui qui promet d’en extraire une signification est doté des pouvoirs magiques d’un détective omniscient. »

« Leur alliance est beaucoup plus littérale qu’il n’y paraît, et on ne s’étonnera donc pas de voir BP, l’un des titans du raffinage, investir discrètement dans Palantir, qui l’aide en retour à identifier de nouveaux gisements en mer du Nord »

« En ce sens, les travaux précieux d’Antonio Casilli sur le « digital labor » permettent de définir un lumpenprolétariat numérique toujours plus important. Le sociologue décrit cette recomposition du travail comme « une activité tâcheronisée qui consiste à le fragmenter et à le standardiser de sorte que n’importe qui peut le réaliser »

« Et si les applications de santé ‒ pour ne citer qu’elles ‒ nous promettent une meilleure prise sur nos vies, en réalité, notre double numérique nous dépossède. »

« Ce qui caractérise le capitalisme de surveillance, c’est la disparition du travail »

Atomiser

« Aucune de ces entreprises, aussi puissante soit-elle, ne possède le pouvoir télépathique de pénétrer notre cerveau. Facebook peut-il me réduire aux amis avec lesquels j’interagis ? J’imagine que non. Amazon est-il capable d’anticiper mes angoisses parce que j’ai acheté toutes les éditions pirates de 1984 d’Orwell dans son supermarché géant ? Pas sûr. Google sait-il pour qui je vote en fonction de mes recherches lorsque je furète sur le Net ? Je n’espère pas. Ce dont je suis certain, c’est qu’aucun de ces trois prédateurs ne me laissera vérifier par moi-même les déductions de son algorithme »

« Si le visionnage d’une vidéo sur YouTube ou la souscription d’un crédit à la consommation est un signal faible qui peut valoir une mise en examen, comment s’assurer que les machines dont nous sommes progressivement dépendants ne déclenchent pas un taux inacceptable de faux positifs ? En médecine, c’est une façon de nommer un diagnostic clinique erroné. Le patient est jugé malade alors qu’il ne l’est pas. »

« Dès lors, nous voilà pris en tenaille entre les algorithmes commerciaux des plateformes et des dispositifs régaliens, aussi indéchiffrables les uns que les autres. « 

« les ensembles de données, écrivent Trevor Paglen et Kate Crawford, ne sont jamais de simples matières premières pour nourrir des algorithmes, mais des interventions politiques. Ainsi, la discussion sur les biais algorithmiques est hors sujet : il n’y a pas de terrain neutre, naturel ou apolitique sur lequel construire. Il n’existe pas de remède technique qui consisterait à effacer les termes offensants ou représenter équitablement les couleurs de peau. L’idée même de collecter des images, de les catégoriser est une forme de politique, qui nous oblige à nous demander qui décide de la signification des images et de la finalité politique de ces représentations »

« Instagram est un système de surveillance encapsulé dans nos téléphones. Si Bentham était encore en vie, nul doute qu’il y verrait une forme parfaite de panoptique, peuplé de détenus persuadés de gambader en liberté alors qu’ils s’assurent mutuellement de leur docilité. Sur l’application, tout le monde voit tout le monde, c’est exactement sa raison d’être et sa promesse (mais personne ne voit le surveillant, bien caché dans sa boîte noire). Nous y sommes vus de profil, dévorés comme Tavi Gevinson par un double qui n’est pas nous, mais une ombre portée. De quoi transformer le réseau social en une incroyable machine à produire de la norme. »

« La vie rigoureusement ordonnée des influenceurs et des influenceuses, faites d’injonctions permanentes et de contenus à poster à heure fixe, n’est-elle pas le sommet vertigineux d’une existence entièrement inféodée à la surveillance tempérée ? Ce « techno-cocon », te que le décrirait l’écrivain Alain Damasio, n’a pas la brutalité d’un système policier. Il nous incite seulement à être la meilleure version de nous-mêmes. J’adore manger, et sur Instagram, j’ai dédié un album entier de stories aux plaisirs de la table. Mais vais-je au restaurant parce que j’en ai réellement envie, ou pour me conformer à un attendu social épicurien ? De vous à moi, probablement un peu des deux. »

L’universitaire Shoshana Zuboff ramène notre subordination à trois étapes essentielles. Les traces que nous laissons sont des « actifs de la surveillance » (surveillance assets), qui sont nécessaires pour engendrer le « chiffre d’affaires de la surveillance » (surveillance revenue) et une conversion en « capital de la surveillance » (surveillance capital)20. Nommer ce mécanisme ne suffit pas à se prémunir contre ses effets, mais sa verbalisation est déjà une victoire stratégique. »

« La santé est un excellent prisme pour percevoir les dangers d’une existence séquencée en histogrammes, surtout dans une société qui, par son obsession du bien-être, fabrique des malades. Imaginez que votre frigidaire sache que vous buvez trop de sodas ou que votre sonnette intelligente enregistre l’heure de votre départ au bureau. Imaginez que ces informations soient transmises à votre assureur, qui s’inquiète pour votre cholestérol, et à votre patron, très à cheval sur la ponctualité. Si l’hôpital est une institution de la surveillance disciplinaire chez Foucault, au même titre que l’école ou la caserne, l’effacement des dispositifs qui nous entourent nous place dans une situation où l’infraction au régime du savoir-vivre est un risque permanent. »

« Parce que nous autorisons certaines applications à accéder au micro de notre appareil, il n’est pas complètement farfelu d’imaginer que nos échanges intimes soient enregistrés. Bien décidés à tirer cette affaire au clair, des chercheurs de l’université Northeastern de Boston ont disséqué plus de 17 000 applications38. Sans jamais trouver la preuve que ces assistants personnels tendent l’oreille quand nous parlons. Au lieu de ça, la task force universitaire a découvert une réalité tout aussi inquiétante : plusieurs des applications décortiquées enregistrent ce qui se passe sur votre écran »

« D’anciens micro-travailleurs de la marque à la pomme, entassés dans un bureau irlandais, ont ainsi raconté comment ils étaient contractuellement tenus de traiter 1 300 « itérations » par jour, soit autant d’échanges entre des utilisateurs et Siri, l’assistant vocal de l’iPhone. Ils y entendent « beaucoup de sextos », « des voix d’enfants », des appels à l’aide de personnes dépressives ou des propos pédophiles. Le travail est éprouvant, le rythme intense, le salaire minimaliste. Après la révélation de l’affaire dans les médias, le programme est suspendu et 300 salariés sont licenciés. Ces révélations venues de l’intérieur démontrent à quel point les plateformes, au prétexte d’entraîner leurs intelligences artificielles (et de rendre nos vies plus confortables), se comportent comme des services de renseignement. »

« Une application liée, Neighbours, permet au voisinage de s’organiser en vigie de quartier, et il ne manque guère que l’adjonction de Rekognition, le logiciel de reconnaissance faciale vendu par Amazon aux forces de l’ordre, pour cimenter le cercle et le soustraire définitivement à toute instance de contrôle. À défaut de fabriquer de nos mains les outils de notre propre servitude, nous pouvons les commander en trois clics sur Internet »

« Lors d’un panel, Eric Schmidt, le patron de Google, s’exprime sur l’opportunité d’une intervention législative pour réguler l’activité, envahissante, des entreprises du même type que la sienne. La réponse fuse, cinglante : « Nous irons beaucoup plus vite que n’importe quel gouvernement49. » Par cette phrase lapidaire, il ne se contente pas de désapprouver une intervention régalienne ; il sanctionne l’incapacité matérielle des États à agir, pris de court par le solutionnisme technologique des plateformes50. « Move fast and break things », revendiquait Mark Zuckerberg en 200951, cinq petites années après avoir mis au point Facebook dans son dortoir de Harvard »

« Hal Varian, l’économiste en chef de Google, dépeint un futur inéluctable :On ne peut pas remettre le génie dans sa lampe. La multiplication des capteurs, des bases de données et la capacité de calcul [des ordinateurs] affaibliront la vie privée telle qu’on la connaît, mais nous serons mieux protégés par l’établissement de normes et de régulations adéquates. D’ici 2025, le débat sur la vie privée semblera pittoresque et vieux jeu. Les bénéfices des assistants personnels seront si grands qu’il sera hors de question de restreindre leur utilisation. […] Tout le monde s’attendra à être suivi et surveillé, puisque les avantages, en termes de confort, de services et de sécurité, seront immenses. Il y aura évidemment des limitations sur la façon d’utiliser les données, mais la surveillance permanente sera la norme »

« Si un contrat est toujours l’aboutissement d’une négociation qui satisfait les deux parties, celui proposé par les officines du capitalisme de surveillance relève de l’imposition la coercition pure et simple. Comme le formule la professeure en droit Margaret Radin, les signataires distraits, sous-informés, convaincus qu’ils n’auront de toute façon jamais besoin de faire valoir leurs droits, « doivent entrer dans l’univers légal qu’elle a conçu70 », substituant la contrainte au choix. »

Se recomposer

« Osons le dire : 1984 n’est pas une œuvre technocritique, et s’il existe une novlangue, c’est bien celle-ci. C’est un grand livre sur le totalitarisme mais il éclaire peu les préoccupations légitimes du citoyen occidental du xxie siècle, dans la mesure où l’imposition de la surveillance n’est précisément pas, sous nos latitudes, totalitaire. Depuis plus d’un demi-siècle, on croise Big Brother à chaque coin de rue, derrière chaque caméra trop curieuse, sous le moindre dispositif caché, comme si le vocabulaire se rétrécissait dans le même geste oppressant que l’espace public. »

« Après les lois de la robotique d’Asimov, les règles de l’intelligence artificielle selon Sundar Pichai : le 7 juin, dans un billet de blog, le P-DG de Google s’engage à ne jamais barboter dans les eaux troubles de la surveillance et de l’armement. « Nous ne développerons pas d’intelligences artificielles susceptibles de menacer l’intégrité physique des personnes », écrit-il sans abjurer sa foi dans le progrès que représente cette technologie25. Le projet Maven, lui, a trouvé un nouveau partenaire. Anduril, une société fondée par le jeune milliardaire outrageusement pro-Trump Palmer Luckey, fondateur d’Oculus, a emporté la mise. Outre ce contrat, Anduril, qui tire son nom du Seigneur des Anneaux, comme Palantir, travaille également sur un projet de mur virtuel à la frontière mexicaine, fait de capteurs et de miradors intelligents26 et plaide pour une coopération naturelle entre les entreprises technologiques et l’armée. »

« Et tandis que la vaste communauté des développeurs informatiques s’interroge sur l’opportunité d’un serment d’Hippocrate des programmeurs d’algorithmes31, certains de ses membres n’hésitent plus à se livrer à des actions qu’on qualifiera volontiers de micro-luddites. C’est par exemple le cas de Seth Vargo, qui a choisi d’effacer son code informatique lorsqu’il a réalisé que celui-ci était utilisé par la police de l’immigration »

« Du reste, ils permettent de révéler le vrai visage des grandes chapelles numériques qui, en plus de s’hybrider avec le secteur public, vont maintenant jusqu’à singer ses rituels : plus ses salariés tentent de s’organiser et de prendre la parole publiquement, plus Google se comporte comme un service de renseignement retors, mobilisant d’anciens agents du FBI pour intimider les lanceurs d’alerte potentiels et invoquant un « besoin d’en connaître » d’ordinaire réservé à l’univers des espions »

« Évoquant, il y a soixante-cinq ans, « la technique sans frein », Jacques Ellul estimait déjà que « l’homme n’a pratiquement plus aucun moyen pour agir sur [elle]. […] Il n’a en apparence qu’une voie raisonnable : se soumettre et profiter autant que faire se peut de ce que la technique lui donne libéralement. Car s’il veut s’opposer, il est réellement seul39 ». C’est d’autant plus vrai dans la civilisation du smartphone, où chacun doit quotidiennement se débattre avec un dispositif de surveillance personnel et itinérant. »

« Alors, comment sortir de quarantaine ? Parce qu’ils se fondent dans notre environnement, les dispositifs de surveillance contemporains nous poussent à sous-estimer notre séquestration. Tout est si facilement accessible que nous voyons le monde plus petit qu’il ne l’est réellement »

« En 1968, un slogan des étudiants des Beaux-Arts préfigurait la lutte : « Ne dites plus urbanisme, dites police prédictive. » Mais la ville possède une vertu : elle actualise la visibilité, elle a pouvoir de matérialisation dans l’espace public.
Il suffit de porter son regard vers Hong Kong pour deviner les contours des luttes de demain. »

« Cette subversion par le jeu et l’inventivité, qui permet de développer des parades à la surveillance, est profondément liée aux arts numériques. »

« Seule l’expérimentation le dira, mais leur simple existence permet de réinjecter de la friction dans un monde qui cherche coûte que coûte à l’éliminer. De quoi, peut-être, bouleverser quelques rituels démocratiques broyés par l’État policier et son régime sécuritaire. Et si les manifestations du futur devenaient de gigantesques carnavals ? »

« Dès lors, comment résoudre la tension entre nous, cypherpunks du quotidien, qui souhaitons protéger l’intimité de nos échanges, et les gouvernements, qui mettent tout en œuvre pour les violer sans être vus ? La réponse pourrait se situer du côté de la stéganographie. »

« Autant en tirer profit. Et plutôt que de chercher une clandestinité totale et matériellement irréalisable, peut-être faudrait-il alors réfléchir aux moyens effectifs d’échapper à la classification, en choisissant sciemment de réapparaître, au moins d’apparaître autrement. »

« On entre en discrétion comme on entre en résistance, et comme l’estime le philosophe Pierre Zaoui, elle consiste moins à disparaître qu’à apparaître autrement, « car il n’y a pas de discrétion politique sans espace public »

« C’est très exactement le postulat d’un outil militant lancé en 2017 : Make Internet Noise79. En cliquant sur un bouton, vous ouvrez un onglet dans votre navigateur, qui lance une recherche aléatoire toutes les dix secondes »

Conclusions

« Le projet est aussi nécessaire qu’il est ambitieux, et il convient de le marteler : la surveillance est une affaire commune. Il faut s’y mettre à plusieurs ‒ à deux, à mille, à cent millions ‒ et alors œuvrer pour imposer aux dispositifs la lumière qu’ils abhorrent tant, tel un vampire face au soleil. Nommer les courtiers en données, identifier les marchands d’armes numériques, questionner et questionner encore Facebook, ouvrir les entrailles des ordinateurs, se mettre en travers, perturber le trafic, s’asseoir et regarder. »

« Et si, rengorgés de nos intimités inattendues, nous saisissions ce moment clé pour faire chanceler un édifice plus fragile qu’il n’y paraît ? Pour déterminer les objectifs de cette affaire commune, il convient de politiser les dispositifs. Pour y parvenir, une seule option : les faire apparaître en pleine lumière. »

Extraits de « À la trace. » Olivier Tesquet.